La nuit les yeux ouverts

Je vais bien mieux, ce n’est pas passager c’est une évidence. Et pourtant je ne dors pas, j’insomnise, c’est comme trente-six mille pensées qui me viennent en même temps, je pense à ce que je sais ce que je ne sais pas ce que j’ai un jour dit, un jour fait, je revois les erreurs les failles les horreurs les hontes – quatre ou cinq en quarante-et-un ans ça fait tellement. C’est comme collé aux doigts avec les larmes qui montent. Le sens s’est effondré, c’est arrivé ainsi mais comment est-ce possible divers degrés de responsabilités, je ressasse. Je rêve parfois, je vaux mieux que ça n’est-ce pas.. ? Et alors la pensée part dans un autre sens, est-ce que j’ai fermé la porte est-ce que j’aurai des biscuits pour le petit déjeuner est-ce qu’il va penser à m’ouvrir le pamplemousse est-ce que les mots viennent trop tard est-ce qu’une nuit je dormirai est-ce que je vais toutes les traverser est-ce que j’écoute toujours avec le ventre est-ce que je suis dans le désordre est-ce que je peux marcher sur le bord des trottoirs la tête en l’air est-ce que je suis une personne douce est-ce que ma grand-mère va mourir est-ce que je suis une si mauvaise personne de ne plus les voir est-ce qu’il y a dans le monde plus de serrures que de clés est-ce qu’il y aura assez de soleil cette année pour sécher mon linge est-ce que nous aurons cette maison est-ce qu’on peut regretter certaines secondes sans se faire mal est-ce qu’il y a en moi suffisamment d’intelligence est-ce que je peux te comprendre est-ce qu’on me regarde tous les jours bizarrement ou parfois non est-ce qu’il y a un précipice où le monde tombe est-ce que je peux me souvenir de toutes les personnes rencontrées est-ce que demain je respire est-ce que je peux toucher sa peau est-ce que j’ai noté le livre dont je peine à retenir le titre est-ce que je vais me reconnaitre au réveil est-ce que j’ai un rendez-vous oublié est-ce que tu vas bien je n’ai plus de nouvelles.

anemone sylvie fleur

Anémone Sylvie

Il s’agit de la fleur qui a fait basculer mon désir de savoir son nom, celle qui m’a fait dire que je voulais tout connaître – parce que je ressens une telle frustration à ne pas connaître les fleurs. Ça aurait pu en être une autre évidemment, c’est juste tombé sur elle, la blanche fleur aux six pétales. Peut-être parce que j’étais sur un volcan, je suis à peu près certaine que cela a joué dans mon désir de connaître son nom. Elle dépassait comme un détail, victorieuse, sur le bord du chemin de cette montagne que nous escaladions – doucement, pour ma part.

Celles-ci n’étaient pas sous des arbres et j’ai senti qu’il y avait un manque ou un trop, un manque d’eau ou un trop de soleil, la fleur était comme un sourire mais les feuilles semblaient tendues, trop rouges, elles discutaient leur droit d’être là. S’imposaient. Au départ c’est ce qui m’a fait croire à une plante typique de montagne, elle avait ce petit côté sec et magistral que j’y retrouve habituellement. Et puis non, l’anémone s’est juste un petit peu décalé de dessous les arbres. Je l’ai revue, plus tard, dans une autre promenade éloigné des montagnes, elle tapissait joyeusement le sous-bois et j’ai ressenti un immense plaisir à pouvoir la reconnaître, la nommer. La voir autrement aussi, tellement plus verte et fraîche.

 anemone sylvie fleur

Autres appellations : Anémone des bois, Anémone sanguinaire, Bassinet blanc, Bassinet purpurin, Renoncule des bois, Fausse Anémone, Fleur du Vendredi-Saint
Nom scientifique complet : Anemone nemorosa L., 1753
Habitat : Bois et prairies humides
Répartition : presque toute la France, presque toute l’Europe ; Asie occidentale ; Amérique boréale.
Altitude : 0 – 1700 mètres
Période de floraison : avril
Toxicité : Toxique à l’ingestion, très amer, la plante fraîche est irritante
Utilisation médicinale : homéopathie ; le vinaigre d’anémone soignait la gale ; un emplâtre de feuilles détruit les cors ; On l’a employée topiquement contre la teigne et les douleurs arthritiques.
Particularité : Les fleurs blanches à blanc-rose suivent la course du soleil, ce qui leur permet probablement de mieux réfléchir les UV solaires et être mieux vues par les insectes pollinisateurs (wiki)
Anecdote : Les habitants du Kamtchatka récoltaient, avant la floraison, le suc de l’anémone Sylvie pour empoisonner leurs flèches de chasse.

Sa présence est un indicateur du bon état naturel et sauvage du terrain.
Sur internet, il semble que l’anémone sylvie et l’anémone des bois soit la même fleur. Dans le livre Plantes et fleurs de France, il existe une distinction entre l’anémone des bois et l’anémone Sylvie, que je conserve donc dans mon titre puisque d’après les photos et leur discours (l’anémone des bois est plus rare et protégée) j’ai plutôt rencontré celle-ci.


Puy de Chambourguet, 1520m

Sources :
. Au jardin
. Quelle est cette fleur
. Coopérative apicole
. Le livre Plantes et fleurs de France (2005)
. Le livre Plantes des haies champêtres, Christian Cogneaux (2009)
. Wiki

mare crapaud

La légitimité de dire

J’ai pensé ma peine est légitime, doit être entendue enfin disons elle doit l’être par moi, et puis je dois me ressaisir. J’étais en train de sombrer dans le chagrin. Je ne dis pas que j’ai tort, je dis exactement que je ne le souhaite pas, ou alors pas aussi bas, ou peut-être que je suis contre, simplement. Je continue le travail de deuil, mais en sous-marin. Je l’ai décidé hier soir, je me suis vue ce n’était pas possible. A la suite de quoi m’est venue une réflexion qui me revient régulièrement évidemment : comment est-ce que je fais pour décider simplement, comment est-il possible d’avoir cette résilience ?

Alors je travaille, je remonte et je travaille. Je recouds ma cape, un tee-shirt déchiré de Hibou et son pantalon, aussi. Je peaufine la recette de cookies aux flocons d’avoine et aux amandes – parce qu’à mélanger tout et n’importe quoi ensemble cela demande ensuite un ajustement. Je lis un livre sur l’éducation, un autre sur les salades, celui sur les légendes des arbres, un roman très beau, un magazine. Et puis, j’apprends les fleurs. Il est arrivé cette énième fois en promenade où je me suis exclamée oh mais quelle jolie fleur et il serait tellement plus joyeux de dire par exemple quelle belle eucharis, tout de suite la dimension change, il ne s’agit plus d’une vulgaire chose dans la terre mais bien d’une blancheur éclatante attirant le regard, à l’existence bien ancrée. Évidemment, je ne suis pas prête d’en voir par ici, mais c’est l’idée qui est importante, l’envie derrière ou même le besoin de me cultiver, je suppose. Plus tard, lorsque j’aurais agrandi mes connaissances florales, j’achèterai un livre pour approfondir, creuser vers ce qui se mange sans doute.
En attendant, je ne l’avais pas prévu j’ai donc peu de choses à montrer, mais je vais créer une nouvelle rubrique : les fleurs. En faire un herbier virtuel des fleurs rencontrées, me souvenir correctement de ce que j’apprends. Et alors peut-être et il s’agit d’une confidence de moi à moi, il s’agit de faire face d’accepter de surpasser et alors donc je finirai un jour par moins ressentir cette inculture, ce trou béant qui caractérise tout ce que je ne sais pas, tout ce que je ne sais pas dire, tout ce que je ne sais pas parler. Cette sensation régulière d’illégitimité quel que soit le discours m’est difficile. Je ne sais pas en faire le tour, je ne sais pas l’origine de cette fragilité. Mais. Ce que je ne sais pas me brise. J’en tremble. Et alors ensuite, je ne sais pas parler.
Il ne faudrait pas que je dise quelque chose de faux.

mare crapaud

rainette

rainette

rainette macro

rainette accrochée

Comprendre ailleurs, forcément

Aujourd’hui il ne tombe rien, la pluie reste dans les nuages juste au-dessus de nos têtes ; ou enfin lorsqu’elle tombe je n’ai pas les yeux sur elle, je m’en aperçois après, lorsque c’est trop tard pour se dire il pleut. Les mots restent bien dans les hauteurs comme accrochés dans le vent, inattrapables ou peut-être simplement indicibles. Les pannes ne tombent pas non plus depuis ces hauteurs inexpliquées mais terribles, pas aujourd’hui, c’était hier avec tout ce qu’hier avait de chargé et de douloureux. J’ai un ordinateur redevenu un peu neuf depuis son arrêt qu’il tentait définitif, je l’ai reconfiguré d’usine hier matin et depuis il ne sait que me dire qu’il va bien. Il me leurre évidemment, il y a ce bouton je le sais bien ce bouton qui ne fonctionne pas toujours lorsque j’appuie sur lui – et c’est dommage parce que c’est celui de l’allumage. Alors très souvent, je ne l’allume pas et je ne me dis pas ici – et puis qu’est-ce que j’aurais à dire sinon la douleur de. Hier aussi et c’était l’après-midi, nous avons désossé le sèche-linge. Consciencieusement nous posions les vis en sureté, et par dessus la carcasse on se lançait un passe-moi le tournevis parce que moi aussi j’adore mettre les mains dans les machines, et si j’ai trouvé beaucoup de solutions aucune ne fut celle lui rendant la vie. Il va donc quitter la maison parce que la réparation est trop chère. J’aurais donné beaucoup pour qu’il tienne une année encore – est-ce qu’il est raisonnable d’accepter la mort d’une machine qui n’a qu’à peine cinq années de service ?– qu’il soit là encore pour l’hiver prochain pour l’été qui s’annonce sombre pour l’automne qui sera gris jusqu’à notre déménagement donc, mais non, il a lâchement crevé dans notre cuisine par noyade. Il ne sera pas remplacé, nous galérons donc déjà depuis cette pluie que les nuages déversent dès que j’ai les yeux tournés ou bien trop secs au vue des circonstances. Le linge a séché comme il pouvait, c’est à dire pas vraiment, dans le salon, alors j’ai dépoussiéré le ventilateur – celui d’été à 40°C – et il a daigné souffler sur l’odeur lourde, chargée d’eau, de mes vêtements. Au moins sont-ils devenus secs, finalement.

Aujourd’hui il ne tombe rien pas même les larmes et je me sens alourdie de. Alors je m’enfuis un peu de mille manières. Je compte les grammes depuis qu’il y a toujours trop de sucres dans toutes les recettes du monde, sa douceur me remplissant d’un trop plein désagréable. Je lis ce que mes doigts attrapent et j’en perds le temps qui défile sans moi. Je téléphone – enfin, elle appelle – des heures qui ne paraissent pas et je me plains, je dis comme je traine de chagrin. Il manque le goût simple, si simple des proximités évidentes, des rencontres emplie de l’autre, il manque le thé autour des mots pour que je me sente vraiment entourée, mais tout de même cela fait du bien de parler de.
Le naufrage arrive trop vite, toujours.
LeChat est plus présent que jamais, comme s’il y avait vu une urgence à s’aimer et peut-être, il s’agit de cela, de s’aimer de le dire de le montrer, de ne rien laisser à la destruction ou au hasard des failles. Je l’aime comme jamais cet homme, je suis comme portée par l’amour qu’il a pour moi et c’est immense dans une vie, il me semble. D’une certaine manière, avec un amour comme ça je ne peux qu’accueillir la vie, celle cachée sous les pierres un peu trop lourdes pour soi.

rainette accrochée
Près de la mare