Aujourd’hui mangé


Très peu mangé en vérité, l’angoisse s’est mise en travers de chacun de mes repas. Je ressens l’éveil ancien d’une faim bâillonnée, silenciée par les coups. Se prenait les murs, les chaussures, les ceintures – cela rime affreusement – je suis déstabilisée par ces murs ils remontent à la surface comme des bulles, alors que. Je l’avais travaillé. Forcément. On n’en arrive pas là sans l’avoir apprivoisé. J’ai bien peu mangé c’est certain. J’ai grignoté, alors. Grignoté la peur de ce qui me revient.
Je creuse.
A la fourchette, sans doute.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui mangé


Ce que l’on voit d’un seul oeil manque de perspective. Le chagrin dans la vie de mes parents, c’est qu’ils ne voyaient que d’un œil.
Ursula Le Guin – La vallée de l’éternel retour

lézard vert caché Aujourd'hui mangé
Lézard vert, il cache son immense taille entre les pierres

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Et parce que j’aurais pu le dire aussi ou enfin le crier mais certainement pas l’écrire, ce court texte à lire « j’en ai marre de mourir » que je vous pose-là.

J’ai emmené les enfants prendre cet air autre à quelques pas de chez nous, un qui ne m’étouffe pas trop. Sur la route, cette photo qui n’en était pas encore une m’a frappée, il y avait ces herbes, ces fleurs, une légèreté superbe. J’ai testé alors, comme je ne peux jamais me promener avec mon appareil photo bien trop lourd, celui de mon téléphone, puisque j’ai dû en changer il y a quelques mois. Sincèrement, il me ferait presque regretter ma décision de ne plus utiliser Instagram. Même s’il lui manque un petit quelque chose de précision dans les pixels, j’aime cette image-ci..

Couze

J’en ai pris une autre. Celle-ci n’est pas extraordinaire, je manque d’habitude pour un tel cadrage. Lorsque j’ai voulu allumer mon téléphone pour répondre à LeChat, je suis tombée sur l’appareil photo que j’avais laissé enclenché.. alors j’ai appuyé. Comme ça, sans réfléchir. Je venais de commencer L’instinct de mort, et les premiers mots, d’une grande beauté, m’avaient saisie…

Maison d’arrêt de la Santé. La nuit vient d’étendre son voile sur les souffrances du monde carcéral. Il fait froid, c’est l’hiver. Les lumières se sont éteintes. L’ombre des barreaux se reflète sur les murs délavés des cellules comme pour y emprisonner la seule évasion que représente le rêve.
Jacques Mesrine – L’instinct de mort

sac et liseuse

 
 

Aujourd’hui juste un seul mot


 

Enfant.
D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui juste un seul mot


– On fait quoi ? questionna la petite (4ans).
– Tu peux jouer, répondit Sauveur en lui désignant la table basse, les crayons de couleur et les caisses en plastique.
– Ah ! J’ai son iPad dans mon sac, intervint la maman, sur le ton de « où avais-je la tête ? ».
– Son iPad ? Pour quoi faire ?
– Elle va s’occuper pendant que nous parlerons, répondit madame Foucard, un peu surprise de devoir mettre les points sur les « i ».
– Il s’agit de jouer, pas de s’occuper.

Sauveur et fils, Saison 3 – Marie-Aude Murail



hibou court Aujourd'hui juste un seul mot

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Le mot du jour aurait aussi pu être, explosion. De joie, de cris, de jeux. Mais il aurait été un peu limitatif, vous auriez pu penser que c’était moi, que j’avais explosé, que je me retrouvais être en colère. Je n’en suis pas encore là, je suis même à l’opposé, un peu euphorique de tout ce qui me traverse d’idées. Non, il s’agit désespérément des enfants, pas de moi.
Hibou est revenu de chez ses grands-parents, avec des bonheurs et des tensions à partager généreusement. Dans un sanglot-soupir, il a lâché que les câlins lui avaient manqué, et que dans la nuit avec les yeux grands ouverts, il faisait drôlement noir. Ça avait l’air bien inquiétant, la nuit, dans le noir, sans câlin. Il est arrivé en disant non à tout ce qu’il pouvait, compliquant une situation où LeChat, épuisé par huit heures de route aller et retour sur la même journée, n’avait plus de patience et rêvait de s’allonger, d’enfants qui ne faisait pas d’histoires, et d’un repas déjà prêt (qui ne l’était pas davantage que nos enfants n’étaient conciliants, j’ai bien cru que la soirée tournerait mal). L’explosion a bien eu lieu, pour chacun d’eux, et c’est finalement redescendu avec un câlin à chacun – il faut savoir être généreux, avec les câlins.


Il a failli être sanglot.
J’ai relevé la tête des deux livres de Marie-Aude Murail et je ne me sentais pas très bien de ce qu’elle a remué, l’air de rien dans le dernier tome de Sauveur. Superbes livres que je vous conseille fortement, ne passez pas à côté de ces pépites.. Moi, je suis désespérément accro à cette histoire de psy et tous ces enfants et parents qui se débattent avec le réel, et je voudrais vraiment que la suite soit encore à lire, et non déjà lue – oui absolument, je suis désespérée, je vais devoir me trouver d’autres livres. Et afin de rompre correctement avec cette belle lecture, il me semble bien que je vais me diriger vers le livre de Jacques Mesrine – ne cherchez pas, ce type m’a fascinée longtemps.


Il aurait aussi bien pu être coupure.
Pour toutes les fois où internet se sauve – dans la montagne et sous une cascade, peut-être, au vu de la chaleur. Juste comme ça, sans prévenir, pouf. Ce n’était déjà pas forcément brillant avant, et depuis une dizaine de jours c’est intenable, la connexion ne tient pas et je perds ma patience sur la musique qui se tait soudainement. Savoir que bientôt nous aurons la fibre ne m’aide pas forcément dans la patience de la chose, est-il possible que la technologie m’ait à ce point attrapée par les nerfs, que je m’agace ainsi ? Je n’en suis pas forcément fière. Je réfléchis à une manière d’être moins connectée, davantage ancrée dans le présent – je me leurre, sans doute.
 
 

Aujourd’hui ce qui a été le plus court


Je crois bien que ça a duré une éternité, au moins quinze minutes. Peut-être seize. C’est court, c’est long, je voulais être ailleurs et nous ne partions pas. L’asociabilité qui est mienne est souvent difficile à vivre, je n’ai même pas réussi à dire bonjour à la moitié des collègues de mon mari, alors je l’ai dit mais de loin et j’ai stressé comme une folle de tous ces visages tournés vers moi. Il faut bien l’être, pour avoir peur de douze personnes, je suppose. J’ai fui ce court instant au goût d’éternité, j’ai fui et tremblé. Folie.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui ce qui a été le plus court

Je crois que c’est ça, un artiste. Je crois que c’est quelqu’un qui a son corps ici et son âme là-bas, et qui cherche à remplir l’espace entre les deux en y jetant de la peinture, de l’encre ou même du silence.
Christian Bobin – L’Épuisement

mante religieuse Aujourd'hui ce qui a été le plus court
22 juillet 2017 – elle me surveille

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Hier je disais que je n’aimais pas cuisiner, et j’ai manqué d’exactitude. J’aime. La répétition de l’acte m’est difficile, son obligation également. Mais cuisiner, j’aime. Bien sûr. Cette après-midi j’ai préparé un gâteau à l’amande en mêlant deux recettes trouvées sur internet et voilà précisant ce qui m’est si plaisant : m’inspirer, faire à ma manière. Et nous régaler, cela va sans dire. Je ne sais pas imaginer la cuisine autrement qu’à l’inspiration. Nous l’avons mangé trop vite, alors il n’y a pas de photo.

Nous nous sommes rendus à la médiathèque, juste avant l’épreuve sociale à l’entreprise de LeChat. Sur notre route, nous traversons un pont aux eaux largement énervées en période de pluie. Et ces temps souvent, il pleut. Suffisamment pour que la Couze est un niveau respectable. Sur les berges, mon regard a été attiré par un mouvement et j’ai découvert avec joie qu’elles abritaient des ragondins, je n’aurais jamais pensé cela possible en pleine ville. Nous avons observé longtemps l’un deux prenant un bain rafraîchissant – la chaleur nous essorait. Ce fut un instant magique, répété sur le retour où nous en avons découvert deux.. ah que mon appareil photo me manque, dans ces cas !

 
 

Aujourd’hui le fil – et quelques nouvelles


Elle perd le fil et le reprend, à l’envers de l’endroit, le temps a passé et je mets un temps à relier les mots. Il y a toujours un enfant – quatre – pour nous interrompre, alors nous parlons d’autre chose durant trente-sept minutes ou quarante-six et soudain elle reprend la première conversation, sans lien aucun, elle reprend comme si jamais elle ne s’était interrompue elle reprend et je ne comprends pas, je suis sur l’autre côté d’une nouvelle langue, fascinée par sa manière de me perdre. Il m’arrive d’avoir besoin d’une minute. Pour comprendre, relier, pouvoir reprendre en main ce fil qui avait été sauvagement coupé.

D’après l’exercice 366 réels à prises rapides – Aujourd’hui le fil


– Papa, demanda Lazare avant que Sauveur éteigne la lumière, est-ce que c’est grave si j’ai que UN ami ?
– UN ami ? Mais, c’est beaucoup, ça !

Marie-Aude Murail – Sauveur & fils Saison 1


arbre racines nœud montcineyre Aujourd'hui le fil

Cette amie, si elle a l’art de me perdre dans les conversations, a aussi celui de savoir où me trouver pour me faire plaisir ; elle nous a offert un service entier en grès dont elle ne voulait plus – et dont elle ne s’est jamais servi – : assiettes, verres, minuscules et petites tasses, divers pots, plat à tarte, saladier, beurrier.. Me voici avec une vaisselle superbe, il ne manque que les bols – et je trouverai c’est une évidence. Il y a même une théière qui n’est pas en grès mais en céramique. Il m’arrive d’envisager que tout ne va pas si mal ces temps. D’ailleurs, tout ne va pas si mal, et même va relativement correctement. Bien que je ne fasse plus d’école, et d’ailleurs peut-être qu’il y a un lien, aussi. Il est si étrange de pleurer si fort, de regretter tellement cette activité qui me plaisait et pourtant dans le même mouvement de me sentir plus libre d’être autre chose pour mon fils. Me voici donc maman-joueuse. C’est si étonnant.

Hier soir, je suis retournée à la cuisine. LeChat faisait la route d’aller puis de retour, il déposait Hibou chez ses grands-parents pour quatre jours, j’ai pensé qu’il serait heureux que le repas soit installé sur la table à son arrivée. Je suppose qu’il me faut le préciser, je ne cuisine jamais. Je ne supporte pas la tâche répétitive que cela implique, je m’ennuie devant le réfrigérateur. Ce que j’aime passionnément, par contre, c’est dénicher une nouvelle recette un peu exotique, pour les saveurs sous la langue et ce qu’elle réinvente, bouscule mes – bien petites – connaissances. Hier soir j’ai donc découvert le chou-fleur frit à la sauce indo-chinoisealors il faudra se mettre d’accord, dans un commentaire une personne dit « irakienne », cette recette est ce qu’elle veut puisqu’elle est divine. Il me semble qu’il est devenu mon plat préféré – jusqu’au prochain que je débusquerai. LeChat souhaiterait que je cuisine tous les jours, lorsque je parle à son estomac comme ça. Évidemment. Mais, pas question. Ou alors que l’on me trouve un superbe, et facile, livre culinaire étranger, et j’y songerai. Fortement.

D’être seul, Prince devient enfant unique. Il s’étale dans un verbiage incessant, joue aux Dames avec son père, bouscule notre quotidien. Ne l’apaise pas, il l’inonde au contraire : il pleure beaucoup, pour tout. Un repas qui ne lui convient pas, un pantalon qu’il ne trouve pas, un livre égaré (par ses soins). Il me semble qu’il noie l’absence de son frère, autant que la déception d’être celui qui est resté. Il sent forcément que cette fois, il n’a pas été désiré là-bas. Il est si difficile, cet enfant. Qu’est-ce qu’on peut faire, dites-moi. Qu’est-ce qu’on peut faire.