Il a dix ans, c’est un enfant particulier. Indéniablement surdoué, indéniablement avec des limites d’apprentissages, je me perds. Je suis maman, enseignante, psychologue, ce sont des casquettes obligatoires et je viens de réaliser ce matin que s’il était à l’école, il aurait besoin d’une AVS. J’ai enfin ouvert les yeux sur ce qui me trouble tant, ce qui m’est si difficile dans notre approche scolaire journalière. Je suis cette AVS, aussi. Je suis tellement de choses, je suis tellement de personnes,.. il est là mon épuisement. Lui faire l’école et en même temps à son petit frère, c’est compliqué. D’abord parce que Hibou, 6 ans, répond souvent à sa place quand la réponse tarde. Qu’il s’agisse de conjugaison ou de mathématiques, il tente une réponse sans que je le demande, et la plupart du temps il répond juste.
Ce matin, Prince ne se souvenait plus ce que c’était, un double. Panique, stress, corps tendu et mains dans les cheveux qui tire tire tire. Hibou a répondu d’un coup « ben double c’est deux ». Il multiplie par deux ou par trois, ça l’amuse énormément.
J’ai deux enfants surdoués. Deux enfants particuliers. Deux enfants et l’un des deux n’est pas capable de suivre une conversation sans demander de tout faire répéter (en plein milieu d’une phrase, de la conversation, il demande à tout arrêter et on doit recommencer et s’il ne saisit pas alors il s’énerve et on doit aller au bout jusqu’à ce qu’il comprenne tout en gérant ses émotions débordantes et extrêmes). Chaque fois, la moindre conversation.
Ou encore, il n’est pas capable, malgré une concentration accrue de sa part, d’écouter la question entièrement, il répond à côté, par exemple « Combien y a-t-il de semaines dans une année ? Attention, écoute bien, je répète », et il écoute, il est bien là, il est content de répondre « 365, et 366 les années bissextiles ». Il réalise après que ce n’était pas ma question, parce que j’insiste deux ou trois fois sur le mot semaine. Et on le revoit encore, ça, parce que ça ne rentre pas correctement dans sa tête. Les jours, les semaines, les mois, ça se mélange. Allez donc faire un exercice de mathématiques manipulant des dates avec ça.

Ce n’est pas un souci de mémoire, il l’a prouvé. Il peut réciter un livre pour enfant par cœur, avec les intonations de tous les personnages, il est une pièce de théâtre à lui seul.

L’autre jour il était sur une fiche de français (niveau ce2..), il y avait un texte et une image, et puis des questions. Et l’un des exercices disait « coche ce que tu vois » (une photo ? une peinture ? etc), alors il a coché toutes les cases, toutes : il les voyait. Donc il a coché ce qu’il voyait. Il est si littéral, davantage que moi ce qui est joli tout de même..

Je ne sais pas ce que c’est. Un dys- sans doute, que je ne connais pas. Comme il berne gentiment les psys, nous n’avons pas de réponse. Nous restons avec nos difficultés, et je suis arrivée à un point où j’ai besoin d’aide parce que je ne sais plus lui enseigner. Il apprend (je parle bien sûr du programme, parce qu’il ne manque pas de connaissances autres, cet enfant), mais c’est assez lent. Il comprend, mais ne retient pas forcément. Même si ça l’intéresse, d’ailleurs – parce qu’on pourrait me dire « mais il s’en fiche non de tout ça ? « oui aussi. Je répète énormément, il se fait même des fiches qu’il épingle aux murs. L’indépendance est impossible, j’essaye de l’y mener en douceur, le message est entendu mais pour l’instant ça ne fonctionne pas. S’il termine un exercice il s’arrête, je voudrais qu’il enchaîne. Ça viendra.. ?

Je voudrais me former à l’enseignement auprès d’enfants en difficultés, je voudrais des pistes, des clés, je voudrais qu’on me prenne par la main et qu’on me dise que je ne foire pas, que ce que j’ai mis en place tient la route, qu’il existe d’autres idées, d’autres « trucs », je voudrais savoir comment aider cet enfant présentant des difficultés complètement inattendues, je voudrais bien qu’en décembre l’inspectrice n’ai pas une longue liste de ce qu’il ne maîtrise pas alors que si, en fait, il maîtrise, juste là il était angoissé et a raté le questionnaire par inattention ou stress.

Je suis fatiguée et surtout, j’ai atteint ma limite d’enseignement, je le sens je suis perdue. Je ne sais pas comment l’aider, ni comment m’aider. Parce que durant ce temps il y a Hibou, 6 ans, qui se passionne pour les maths et là aussi je dois suivre, accompagner, avancer sans l’ennuyer ; nous allons passer au programme de CE1 dans quelques jours ou 2 semaines pour le calcul et de CE2 pour la géométrie (cela fait des mois que j’aurais dû le faire, j’achète des cahiers de CP qui présentent autrement pour l’intéresser à la même chose, pour qu’il pratique sans sauter trop loin parce que j’ai peur qu’il aille trop vite, parce qu’il lui manque l’écriture et que pour l’instant ça lui convient ainsi, il accepte et peut-être aussi cela tient à ce qu’il apprend en écoutant ce que j’enseigne à son frère), il retient tout, il ne veut pas écrire, il accepte de lire de temps en temps – il reconnaît tous les sons, il lit lentement, il a peur je crois. Il est inégal dans le programme, je suis son rythme, m’assure de ce qu’il sait, j’ai l’impression d’avancer avec un petit peu plus de clarté à ses côtés. Parce qu’émotionnellement, il est stable. Ça va vite (j’ai expliqué l’horloge et les heures fixes, les demi, que sur 1 ça fait aussi 5, je l’ai fait une seule fois, c’est acquis). Un jour je ne suivrai plus, mais pour l’instant je tiens. Ce qui n’est pas le cas de l’aîné et justement c’est parce qu’il me ressemble, parce qu’il est trop proche de mes émotions compliquées, parce qu’il est un miroir amplifié et qu’un tel miroir ça vous déforme la vie tous les jours jusqu’à faire grincer vos charnières.

Reste donc l’idée que c’est fatiguant, tous ces rythmes à l’intérieur de l’enfant, à l’intérieur du programme scolaire, à l’intérieur des émotions de chacun. Et moi, je ne suis pas enseignante, je ne suis pas psychologue (malgré mes études), je ne suis pas AVS. J’accumule un savoir qui ne me sert qu’auprès de mes enfants ou lorsque je croise des parents avec des difficultés similaires, je retransmets. Ce qui me manque justement, c’est que personne ne me retransmets, à moi, je ne rencontre pas de parents qui savent, qui sont passés par là avant moi, je glane sur le net des informations et des idées vitales, mais il n’y a personne pour me dire « tu peux faire ça, aussi, tu vas voir ça marche bien ». Parce que l’IEF ce n’est pas si courant, parce que je ne suis pas sociable, aussi. Mes propres limites sont là. Souvent je rêve de le remettre à l’école juste pour ne plus avoir cette responsabilité, pour qu’une autre personne se dise « merde, mais qu’est-ce que je peux faire pour l’aider ?

mars 2017


1 Comment:

  1. Marie Kléber

    Tu n’es pas dans une position évidente. Tu fais de ton mieux mais tu as besoin de soutien. A un moment donné on a peut-être besoin d’un regard extérieur juste pour nous ouvrir les portes d’une autre piste qu’on ne peut pas voir de là où on est. Ca doit être frustrant et délicat aussi. Affectueuses pensées.

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