Histoires de famille et e rencontres

Un être en vie

Jin Yerei – Canción De La Nostalgia


Il s’agissait de faire trembler une certitude, décider de gauche ou de droite quel était le panneau à suivre, rentrer ou alors se perdre. Il fallait déterminer rapidement dans quelles entrailles nous serions avalées, j’ai dit non elle a dit si et elle savait forcément mieux que moi, nous sommes montés dans le métro de droite et c’était l’autre.
Lorsque nous nous sommes remises sur la bonne ligne et dans la bonne direction, nous avions mille années de fatigue et de rire dans les jambes – ou n’était-ce que les miennes, la fatigue, tu sais – et nous avions nos deux corps enchevêtrés dans ceux des autres. La foule me soutenait, je ne pouvais tomber malgré la douleur je tenais droite. Je ne sais exactement par quel miracle elle s’est mise à crocheter et je n’en pouvais plus de rire de ce crochet s’activant parfois dans les épaules des gens, de ses bras serrés qui créaient, pourtant.
Un homme, le nez presque dans la laine, nous observait, elle, moi, le tricot, il retenait un sourire léger et puis finalement, comment je ne sais plus, il a dit un mot ou un autre comme on lance une invitation à exister. Il est tombé dans notre conversation très doucement, avec la peur de déranger collée sur les lèvres. Et puis petit à petit c’est surtout lui qui a parlé, l’Inde ce pays si éloigné, une femme au pays qui refuse le mariage une fois deux fois dix fois et alors * haussement d’épaules*, ces dix années en France sans papier toujours, la famille là-bas et lui ici, et le froid et la pluie. De silence en silence, soudainement inarrêtable. Il parlait pour nous mais comme à l’intérieur de lui, il parlait il parlait et certains mots je ne les comprenais pas et ce n’était pas de la plus haute importance nous lui devions d’écouter de le regarder de le voir exister, il s’animait et c’était magnifique.
Il n’a pas dit la mort de la solitude, le sang brutal de l’abandon, du regard absent de ceux qu’il aime, l’inexistence de la chair, il n’a rien dit de ce qu’il fait de ce qu’il ne fait pas, de l’effroi d’une telle vie, il n’a rien dit des derniers mouvements de ceux qu’il a connu et ne sont plus peut-être, des cauchemars la nuit, de ce qu’il ne rêve plus.
Lorsque nous sommes descendues il n’a pas dit au revoir, comme un refus. Il a seulement dit merci.

La douleur avait repris ses droits, je marchais avec les orthèses la canne la grimace, nous nous parlions à trois dans une foule dense – est-ce que c’est cela toujours Paris sous la terre ? Je ne sais pas lequel d’entre nous a fait silence le premier, les trois peut-être, je veux dire ensemble. Une femme gesticulait criait pleurait et le monde autour d’elle laissait un espace de sureté, on passait sans s’arrêter on fronçait les sourcils on se retournait si elle ne regardait pas vers eux, elle criait sur une femme qui cherchait à s’enfuir et c’est alors que j’ai entendu les mots, avant le désespoir de ses yeux j’ai entendu j’ai faim aidez-moi et je me suis figée, tout en moi s’est alarmé comme une panique plus archaïque, entre elle et moi des milliers de vie à mourir. J’ai fouillé dans mon sac et la faim la dévorait de l’intérieur comme un ver, je cherchais les cookies au chocolat cuisinés l’avant-veille pendant qu’elle me disait « je ne peux rien manger je n’ai plus de dents » elle a soulevé sa lèvre supérieure et dans sa bouche le rose des gencives, je me disais qu’ils étaient mous et que peut-être ? Elle a attrapé un morceau du biscuit, dans la main je tenais encore l’espoir lorsqu’elle a recraché les miettes sur les rails en pleurant, et je n’arrivais pas à me défaire de l’idée que c’était tout de même possible – alors qu’elle savait forcément mieux que moi – et nous avons flotté tous les quatre au milieu de la foule éloignée – jamais je n’ai eu autant d’espace vital dans le métro – j’avais le cookie presque tendu encore elle avait sa faim terrible nous étions désespérées dans une bulle comme faite de silence et d’immobilité. Une cruauté atroce entre les doigts, nous ne parlions plus ou alors peut-être je n’entendais plus, un espace de temps dédoublé absurde absurde absurde. Et soudain elle me l’a arraché sans me regarder, pas un échange plus d’existence, ni elle ni moi nous n’étions encore vraiment là, elle me l’a arraché en disant plus bas et dans toute la fragilité de l’instant je le prends et elle s’est enfuie moitié courant moitié marchant, elle s’est perdue si vite dans la foule c’était comme de l’avoir rêvée réelle, je n’ai pu que la regarder se faire avaler et disparaitre avec pour compagnes une faim aliénante et un cookie au chocolat.

moineau

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

2 commentaires

  • Marie Kléber

    Le métro, je ne le prends plus souvent. Et quand je le reprends, c’est comme une claque. C’est la vie qui fait du bruit. C’est la misère aussi. La réalité qu’on oublie et qui revient, comme un boomerang. Il faut ouvrir les yeux, la voir, l’écouter et puis la laisser partir. Parfois nous sommes bien démunis…

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