Pensine

J’ai tant à vivre

Bachar Mar-Khalifé – Yalla Tnam Nada



Un soir que nous avons visité cinq mobile-home à la tombée de la nuit – à la lampe de poche pour les trois derniers, avec un chat magnifique sur le premier, avec des idées plein la tête pour le cinquième – un soir donc nous repartons sur les routes gardoises avec des rires dans la tête et tout un avenir en nous. Sur la route, les phares illuminent essentiellement le bitume et les traits blancs qui séparent les sens du voyage ; lorsqu’ils ont éclairé trois formes mouvantes, c’était trop tard, déjà. Mes yeux se sont agrandis d’horreur et rien, pas un son de ma part, rien, c’est allé trop vite. LeChat a fait un écart vers la droite vers le fossé vers le vide – un peu -, un écart de rien puisque cela n’a pas suffit. Nous étions sauf, il ne l’était pas. C’est le bruit, voyez. Le pire. Le choc et le bruit. Ce crac infernal qu’on entend à répétition des heures, des jours après. Il marchait lui, en premier, les uns derrière les autres. S’il s’était arrêté, nous l’évitions mais il a continué comme si nous n’existions pas, comme si ce monstre de fer n’était pas sur sa trajectoire avec son moteur et ses lumières aveuglantes, comme si. Prince a hurlé, nous avons fait demi-tour et déjà entre nous il y avait des voitures arrêtées et plus de circulation. Sur la route, un jeune sanglier allongé, assommé – les deux autres avaient fui. J’ai pensé que nous l’avions tué quand soudain la pauvre bête a tenté de se relever et s’est finalement trainé avec une patte repliée jusqu’à l’herbe, sur le bas-côté. Parmi deux voitures arrêtées, des chasseurs. Il n’a eu aucune chance, entre leurs rires leurs félicitations d’être là et leur machette, pas une seule. On est parti très vite afin que les enfants échappent à la scène – ou peut-être était-ce pour nous aussi.

Prince a pleuré deux heures, en état de choc. Nous l’étions tous, honnêtement. J’aurais aimé arrêter le geste du chasseur, j’aurais aimé savoir comment et où emporter cet animal magnifique afin qu’il soit soigné, j’aurais aimé bien des choses mais il ne s’est rien passé, nous avons fui et des chasseurs ont achevé un animal qui peut-être, aurait pu se remettre.

Notre voiture n’a pas eu grand chose, un peu moins de peinture et du plastique cassé, ce n’est rien contre une vie.

Je me suis demandé, pourquoi.
Je me suis sentie stoppée dans mon élan, comme une urgence de ralentir. C’était d’une violence, je n’ai pas compris le message – il y en a toujours un.
Plus tard le même soir, alors que mon fils se calmait enfin, j’ai refermé la fenêtre sur deux de mes doigts – les mêmes qui s’étaient retourné une semaine auparavant lors de ma chute et de mon bras contre le carrelage. Ils ont gonflé, un peu bleui, je ne peux pas me servir pleinement de cette main droite – mais de toute façon du bras non plus.
Comme un peu encore, ralentis.

Alors je tente de conscientiser mes gestes, que je cuisine me douche ou mange, je ralentis. Je ne me repose pas suffisamment, je suis sans force et je continue ; ce soir je m’échappe en camion pour le dernier et bien petit chargement – il reste la balançoire et quelques affaires – ainsi que le ménage des lieux et il me semble qu’ensuite je pourrai souffler, ralentir et me poser, aussi. Dessiner. Écrire. Reprendre mes correspondances. J’ai tant à vivre.

Finalement nous abandonnons pour l’instant le mobile-home – je me demande le lien, forcément – pour des raisons bassement techniques : il ne passe tout simplement pas le portail de mes beaux-parents. Nous envisageons la cohabitation sur l’année, ensemble, dans leur maison. Ces quelques jours m’ont apporté une grande stabilité émotionnelle, je manquais terriblement de présence humaine. L’asociale que je suis a tant changé, je me suis désolée de solitude à en perdre toute ma vitalité.. je réapprends à vivre en communauté, à ne plus être seule, j’aime ce contact infini et ce respect mutuel et bienveillant – je croise pour que cela dure, si vous saviez. Je profite de ne plus être seule pour me consolider, créer des liens avec mes beaux-parents, apprendre à vivre autrement. Je me demande de temps à autre, ce que l’avenir me réserve de nouveauté, de vies à exister différemment.

Oui. J’ai tant à vivre.


سأسعد ما اذا تركت تعليقا لطيفاً.
شكراً

L'Ambre des arbres coulent dans les veines des forêts, ils regardent les fées s'activer autour des humains et le monde meurt de son aveuglement. (Jamais les mots ne disent ce qu'ils pensent.)

2 commentaires

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *