Si je pouvais construire du bonheur

L’automne me rouille les os ; je vais sans doute perdre mes feuilles moi aussi, les envoler dans un vent glacé, rougir. Ou alors ce sera lui le rouge, la beauté de cette lumière ; il a un feu léger aux joues lorsqu’il me dit, je la vois mercredi, l’apaisement est revenu en lui, cela me fait du bien de le voir ainsi. Il est de ces hommes insatiables à qui il faut un toucher permanent, un peau à peau, un orgasme ou dix, alors que moi vraiment, je m’en moque beaucoup un peu. Il a un désir gourmand des corps, lorsque je peine à me réunir moi, juste moi, déjà. Son amoureuse autre est trop éloignée, il a une maison en construction et un travail de dix ou douze heures par jour, alors les corps, ils attendent, et ça le plie cette attente, ça le broie. Je déteste lorsqu’il se froisse, il meurt et c’est sombre comme le fond de la nuit. Le plus souvent la vie comme elle est ne lui suffit pas, il aurait besoin qu’elle vive vraiment cette vie, qu’elle se déploie, qu’elle éclate, qu’elle explose de milles feux. Qu’elle s’offre.
Mais ça ne se fait pas. Ne se dit pas.

Précieuse humanité repliée sur sa peur.
Il en faut du courage, pour aimer. Il en faut pourtant encore plus pour aimer hors mariage, par-dessus les murs bienpensants, et s’extraire du viol légalisé. C’est fou comme on se remet et ne se remet pas en même temps, comme sans doute ça a définit notre couple, ce foutu passé, pour une plus belle cause.



Il m’arrive de ne plus croire en l’amitié, la mienne, je veux dire qu’elle souffre, qu’elle tombe, qu’elle fatigue, qu’elle ne sait plus comment exister dans les besoins de l’autre. Elle me semble inexistante, j’ai la sensation d’être l’amie la plus invisible qui soit. Je ne suis pas certaine de croire en moi, je ne sais pas comment se sauver soi-même, se sortir de ce en quoi on ne croit plus, ou mal, ou rien, avant j’y croyais tellement fort c’était indécent et inapprochable. N’y a-t-il donc aucun juste milieu ?


Je tente la vie, et j’avance tellement plus facilement lorsqu’ils sont absents. Ce matin j’ai nourri les poules dans le froid glacé, ramassé un œuf oublié, étendu le linge dans un soleil rouge timide, écouté les coups de feu claquer dans le silence et croisé tous les doigts pour qu’il se soit échappé – peut-on vouloir la mort d’un chasseur, sans doute non -, ai pensé au sanglier armé d’un fusil poursuivant un homme, me suis réchauffée sur un thé, ai écouté de la musique pour la première fois depuis des mois. J’aime notre vie à seulement nous. J’en ai le besoin ardant, c’est à en crever et je préfère respirer – quatre traitements pour tenter d’y arriver.
Je plante, j’apprends le jardin, la nature, le vivant.
Je foire des boutures de branches, la faute à un livre de la médiathèque expliquant n’importe quoi.
Je sauve les punaises de la maison, je les attrape doucement et elles ne s’affolent pas ; elles restent souvent sur mes doigts, intriguées peut-être. Lorsqu’elles s’envolent, j’espère pour elles.
J’arrête ma trottinette, descend, me penche, un escargot traverse et je le fais avancer plus vite, je le place à distance d’une mort certaine sans savoir si je ne l’y précipite pas en réalité, je ne sais pas.
Je tente la vie.

écrire plantes et papillons

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