Et danser sur la brume

J’ai ouvert la porte sur toute la brume du monde.
Je ne me dis plus. Enfin, je pose quelques mots sur le réseau de photos, je me leurre à chaque post sur ce que je fais sur ce que je suis sur ce dont j’ai besoin, je me fais avaler que tout va bien ; je reprendrais pourtant la pilule blanche tous les matins, je l’ai arrêtée et ravalée comme une façade. Sans questions. Le médecin a dit, à propos de ces putains de larmes, « d’accord, c’est contextuel » et il a écrit parotruc ou un truc approchant d’illisible et c’est un peu comme s’il avait dit « d’accord il y aura donc une fin, donc je peux le prescrire ». Une fin à quoi, finalement ? Naïvement, parce que cela m’arrangeait, j’ai pensé à la fin d’être ici, assise dans cette chambre, à contempler des bouts de laine et des bouts de papier. La blancheur m’a contaminée et j’ai continué à sombrer sans rien faire d’autre que l’avaler, matins après matins, avec toute l’amertume de la pointe d’une lame. J’aurais bien attrapé un métro ou un train très rapide, attrapé par en dessous avec les roues par-dessus. Je suis restée assise dans ma chambre à voir les rails se rapprocher. Comme seize ans avant – en moins vrai. Une chance, quelque part, ma chambre n’est pas une gare et je suis restée assise avec juste la sensation.

Je crois que ce qui m’a perdue finalement, c’est l’absence de musique.
Ici tout n’est que silence, même poser ses pieds sur des œufs est trop bruyant, il faudrait qu’ils se broient sans blesser sans mots sans plainte, la mutité pure, infinie. Il faudrait glisser sur le sol sans talon sans chaussure, murmurer sans mot ni voyelle ni consonne, il faudrait respirer un doigt sur les lèvres et s’excuser d’avoir failli. Immanquablement failli.

Je me dis en musique et sans doute, cela me vient de la synesthésie. Il me faudrait réfléchir à ce lien mot-son-lumière-couleur. Un jour prochain, que j’aurai touché un filament ou l’autre, que je me serais réunie.
Je cherche le centre de moi-même.
Sans lui, je ne tiens pas debout.
Sans lui, pas d’écriture.

J’ai reçu un mail, il me disait attention le 3 février tu n’auras plus ton blog.
En substance.
Je dois payer.
Je me pose la question de ce que je sauve, des mots ou de moi, est-ce que je verse un argent que je n’ai pas, est-ce que je vais revenir me dire, est-ce que je laisse tout tomber dans l’oubli, est-ce que je fais la manche devant une église, est-ce que je laisse se perdre ce que j’ai été, est-ce que je l’enterre ou est-ce qu’il y a encore un cœur qui bat entre mes lignes, est-ce que j’abandonne ou renouvelle pour trois années – oui parce qu’à faire les choses autant les faire entièrement, je suis comme ça – est-ce que je lance un pile ou un face ou un dé, est-ce que je me laisse une chance de reprendre ma vie là où je l’ai laissée ou est-ce que je la dessine autre..

Je suis imparfaite, mortellement et vitalement imparfaite. Je perds le sens, souvent, une orientation déboussolée, je me sens souvent inapte au souffle qui me traverse, à  la vie. Et pourtant, toujours, cette joie aussi, inépuisable, terrible, une secousse tellurique dans les nuits.
Alors oui, je suppose, je vais garder le lieu pour tout ce qu’il est, pour tout ce qu’il m’apporte d’heures de vie en plus à la fin. Je suppose, je rouvre la porte sur la brume et les étoiles, je suppose je vais utiliser mon casque complètement cassé, pousser la musique fortement jusqu’aux tréfonds de toutes mes personnalités.
Et danser sur la brume.
Je suppose.
Ou alors un petit mois et un pas de côté, ou alors ailleurs, ou alors tout perdre et (re)(de)venir quelque part sans frais comme ici. Et alors..

Mais je ne le dirai pas dans ce là-bas, je tente d’y poser, nouvelle résolution, les instants paillettes.

2 thoughts on “Et danser sur la brume

  1. D’une chercheuse de sens récurrente à une autre, je t’envoie des pensées de soutien.
    Je me sens démunie à te lire, tes mots incisifs et perçants qui nous emmènent comme les trains que tu évoques, à dévaler tes textes au milieu de la brume.
    Je souhaite que tu réussisses à te vivre en musique, lorsque les moments de douceur s’évaporent dans la brume (le casque cassé l’est-il pour de bon ?)

    Tu penses vraiment que c’est possible, de dissocier les instants paillettes sur un lieu, et les instants brumes sur un autre ?
    Pour y avoir songé mille fois moi-même, je trouve cela dangereux (et ça me donne le vertige).
    Instagram, c’est le néant ; je comprends qu’il t’avale et te voile (la face).
    J’espère cependant que tu y trouves, malgré tout, les étoiles dans la blancheur.

    (si tu vas sur un autre lieu que celui-ci, tu nous le diras ?)

    1. Ce sens qui échappe, nous frôle, disparait.. on pense comprendre, saisir, et ça s’étiole.. C’est très fatiguant n’est-ce pas..

      Le casque se brise et reste relié par le fil du son, il est réparé de scotch, tient un temps.. Étrangement, la musique continue de passer, j’ai de la chance. Avec toutes les réparations, il n’est plus aussi bien collé à l’oreille (pour un casque anti-bruit ce n’est pas terrible), donc je ne suis plus autant isolée. Mais il fait encore son job, ce qui est le principal !

      Dans une autre vie fort lointaine j’ai eu trois blogs simultanément : l’un du quotidien, l’un de lumière, l’un sur la mort de S. Les trois étaient très dissociés, et m’ont soulagée du choc. Finalement celui dont aujourd’hui je me souviens le plus, c’était celui que j’appelais Lumière. Ma bouée de sauvetage. Je n’avais pas noyé le doux avec le sombre, je pouvais m’y plonger entièrement, m’y ressourcer. Un havre de paix.
      Était-ce de la dissociation ? Peut-être bien.. J’ai tout réuni sur un seul blog lorsque j’ai repris pied, lorsque j’ai été prête.

      Instagram, je vais lui redonner sa fonction première, celle qui m’a fait m’inscrire : la photo et la créativité. Actuellement, c’est ce que je vais y chercher ; sur l’aquarelle essentiellement, les arbres aussi. Elles sont là, mes paillettes. J’ai découvert deux ou trois comptes dont les mots me touchent beaucoup, et cela aussi j’aime l’y trouver. Le sombre, je vais le bannir de là-bas.

      Oui je le dirai 🙂 C’est un départ purement financier, je ne cherche pas à m’isoler ou à perdre des personnes.
      Bref c’est en réflexion tout ça.

      Merci de tes mots toujours si percutants <3

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