Et maintenant ?

Je tousse. Je ne sais pas ce qui sort, ce qui s’essaye de dire, ce qui s’entrave jusque dans les poumons. Habituellement je respire mieux dans leur absence, mais récupérer le virus de Hibou n’était pas du meilleur effet sur ma santé.. quelle drôle d’idée, vraiment. Le petit va mieux, n’a plus de fièvre, tousse désormais à peine. Prince avait 40°C hier soir, il s’abîme la gorge et secoue la tête en spasmes incontrôlables. Il a le regard parfois un peu éloigné, il est fatigué.
Nous sommes malades, et c’est pénible.
                                   vertige
Je ne sais pas quel virus nous a attrapés, je n’ai pas fouillé, cela ne changerait rien de savoir s’il s’appelle bronchite covid grippe ou pneumopathie, cela ne nous empêcherait pas de tousser sec et gras en même temps, d’avoir la gorge en feu, la voix égarée dans les étoiles, un volcan sous le front et une énergie molle – un blob va plus vite que moi.
Je n’ai pas vu de médecin, cela ne changerait rien de voir sa grisaille retraitée absolument non concernée et je-m’en-foutiste – je déteste mon Doc, absolument.
Et peut-être est-ce la fièvre, mais.
Je réfléchis.
Hier les yeux dans les yeux avec une poule – quoi de plus insignifiant dans notre monde que ce pauvre animal – j’ai été percutée par son regard, son chant léger qui me posait une question, léger son interrogatif, tu m’apportes quoi de bon à manger. Et je me suis demandé comme mille fois avant, ce qu’elle faisait là à attendre d’être mangée par des molécules à deux pattes.
C’est quoi l’idée, finalement. C’est quoi, cette tuerie annoncée qu’on nourrit.
J’attends de voir où chacun va, le chemin que nous prenons, sous quelle forme, quelle couleur, quels maux. Une certaine fatalité devant la vie la maladie la mort me pousse à des réflexions, elle creuse, confine au vertige. Quelque chose du monde meurt.
Elle ne se nomme plus, cette mort.
Vous avez virus, réchauffement, Tchernobil, climatique, iceberg, consommation, argent, déforestation, guerre, féminicide, racisme, vous avez trop de mots ou trop de maux, vous avez un mur, vous avez une voiture, vous avez un permis de conduire vers le mur, et ça va tout détruire, nos enfants, nous, le vivant, nous mourrons. Pour combien de dernières fois, nous sommes encore là ? Pour combien de dernières fois, un humain verra un lever de soleil ? Pour combien de dernières fois, ce carré de chocolat dans la bouche, ce café chaud dans la tasse, ce colis dans la boite aux lettres ? Elle est quand, notre limite à la mort ? Avec quel – encore nouveau – téléphone ? Avec quel poulet torturé dans notre assiette ? Avec quel indien mort pour nous habiller ? Avec quel migrant noyé dans les eaux, glacé sur notre trottoir, affamé dans nos camps ? Elle est quand, notre limite à l’horreur ?
Nous ne méritons rien. La chaleur de nos maisons est le hasard d’une naissance, un privilège, on se drogue au sucre et on ose interdire le cannabis contre la douleur, on mange des boites des pesticides des radiations, on imprime des papiers donnant le droit de marcher sur un sol de terre de plantes d’insectes ou d’être renvoyé sur une autre terre imprégnée de sang, on jette on jette on jette on rachète, on ne croit en rien en dehors de l’argent, on méprise l’autre, on est pétri de certitudes sur tout.
On a du bleu dans le ciel, de la terre sous nos pieds, de l’air dans nos poumons, de la nourriture dans tous les rayons, de la haine dans le cœur. Nous ne méritons rien.

Et il me semble qu’il s’agit de perte de sens. Ou pire sans doute, qu’il n’y a jamais eu de sens à nos vies, alors ce mur qui se rapproche est une fin comme une autre, parce qu’il faut bien que cela cesse, cette vie qui ne sert à rien.
Je suppose qu’il y a de cela, de cette violence-là. Que cela explique l’inaction collective des dirigeants comme la nôtre. Depuis notre plus jeune âge nous vivons avec la mort en nous, notre fin inéluctable. Nous apprenons à vivre pour mourir. Avec de la chance, nous voyons mourir nos parents avant nos enfants, trop souvent ce sont des ami·e·s. Parfois un bourreau. La mort est partout, inscrite en nous, même si on s’acharne à vouloir oublier, à ne pas y penser, à se berner, on va mourir c’est inévitable et même dans nos gènes. Alors la pollution, les pesticides, la mort des abeilles, un réchauffement climatique.. on peut bien le prendre pour une broutille, après moi plus rien.
Le gouvernement est corrompu, les dirigeants aveuglés, les entreprises souillées. Les élections n’apporteront rien, les décisions seront sans fin, les signatures sans effet. La médiocrité est à son summum, l’effondrement proclamé et · il · ne · se · passe · toujours · rien.

Seulement même sans le sens, sans le chemin, même avec ce vide et cette incompréhension de notre présence sous le ciel bleu d’oxygène et sa lumière de couleur sa poussière et ses ondes, même avec la violence la bêtise la haine la méchanceté, même avec la destruction les crimes et toutes les horreurs dont nous sommes capables, il y a une beauté folle qui n’est pas de notre fait : la nature nous survit, de mille et une manières, resplendit. Elle est lumineuse, follement incroyable, magnifique. Précieuse. Que je croise le regard d’un animal ou d’un insecte, que je sente la présence d’un arbre.. et tout en moi le sais, le sens, elle réclame une vie plus douce et une mort plus sereine.
La vie est fragile.

Je sais ne rien savoir.
Je sais aussi, nous devons sauver le vivant.

On commence quand ? À être lumineux, follement incroyable, magnifique, précieux, individuellement, collectivement ? On se relève à quel moment de nos peurs ? On allume quand la lumière au milieu de nos ténèbres ?
On commence quand ?

3 thoughts on “Et maintenant ?

  1. J’avais tant espéré, au début de cette grande leçon d’humilité qu’est le covid… la prise de conscience des gens sur la destruction de la nature, le retour du lien social, des marches dans la nature, de l’observation du vivant profitant du confinement pour venir dans les villes, de la baisse de consommation/pollution… et puis sont venus les masques jetés dans la nature, les livraisons de colis à tout crin, tous les trucs jetables « pour raison sanitaire », la surconsommation encore plus effrénée comme s’il fallait compenser celle des mois passés… Les humains sont devenus fous, ils renient leur appartenance à la Nature. Nous méritons de nous prendre le mur. Le problème est tout ce que nous entraînons avec nous, toutes ces espèces qui disparaissent, la déstabilisation du climat, les lieux pollués pour des siècles et des siècles… j’ai mal à ma planète, tellement mal.

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